2e jour du sommet de Forrain

Ce qu’il fait froid, cette nuit.  Impossible de trouver le sommeil. Autant écrire: peut-être que la plume me réchauffera les mains.  Et peut-être qu'aussi je parviendrai à me distraire de tous ces murmures qui emplissent la forêt... Ils me rendent fou.  Je suis incapable d’en déterminer la provenance ou d’en discerner clairement la moindre syllabe, mais c’est pourtant bien un langage, j’en suis persuadé.  Parfois, on dirait que les murmures viennent de tout près.  De derrière cet arbre, peut-être ? Ou de ce buisson ? De ce rocher?

...

Voilà que tu te fais frissonner de peur, Morticio, ça ne va pas du tout!   

Ce n’est certainement pas en écrivant sur ce qui me terrifie que je vais m’en distraire…  Je dois prendre un autre thème, quelque chose de moins menaçant, ou c’est encore la nuit blanche qui m’attend.

Mon récent voyage, par exemple ?  

Oui : rien de tel pour se changer les idées qu’une bonne histoire de voyage.

***

Il y a de cela plus de deux mois, je suis parti de l’auberge de Valmont en allant droit devant moi.  J’espérais trouver les limites du Parabole et en sortir par moi-même. Je sentais que mon plan était un peu ridicule, mais cela valait quand même mieux que d’attendre tranquillement qu’une chose des abysses (ou un raider, ou un Natif, ou une monstre quelconque, ce ne sont pas les choses meurtrières qui manquent ici) vienne me faire la peau.  J’ai arpenté les bois et les montagnes de Valmont en me guidant sur les étoiles pour m’assurer de ne pas m’égarer. Résultat : un mois plus tard, j’étais de retour à mon point de départ. Et ce n’est pas Morticio qui se tromperait en revenant sur ses pas comme un idiot, oh non ! Pas Morticio, qui a sillonné tout Pangée sans jamais s’égarer une seule fois !  Non, je n’ai pas tourné en rond, impossible ; c’est le Parabole qui est rond, voilà tout.

 

La semaine passée, j’ai raconté mon histoire à un original de passage à l’auberge de Valmont, un Arpenteur de Nova Civitas du  nom de Benjamin Raspell. En entendant la fin de mon voyage, il a eu un genre d’illumination et s’est levé d’un coup comme si la foudre venait de le frapper.  Dans le geste, il a renversé sa chaise et projeté le contenu de son verre de vin sur les convives des alentours. Il a hurlé: « Ne comprenez-vous pas ? De toute évidence, le Parabole est sphérique ! », puis il m’a saisi au collet et a crié « Sphérique ! » plusieurs fois en me secouant comme un prunier.  Je me souviens lui avoir dit alors: «Monsieur Raspell, voilà qui est excessif», mais il s’est excité davantage et m’a secoué encore plus fort : « Morticio, il s’agit d’une découverte ontologique fondamentale! Fondamentale!»

 

Il m’a finalement lâché, mais seulement pour m’asseoir en face de lui et me poser rapidement tout un tas de questions compliquées dans lesquelles les mots « ontologique », « fondamental », « métaphysique » et « rationnel » revenaient constamment.  Au bout d’un moment, comme il m’ennuyait au plus haut point avec ses pédanteries grotesques, je lui ai dit, toujours poliment : « Mon cher monsieur Raspell, pourrions-nous parler d’autre chose ? De poésie, par exemple ? Ou de musique ? Ou de jolies légendes, peut-être?  Car voyez-vous, vous m’ennuyez au plus haut point avec vos pédanteries grotesques. »

 

Il a semblé prendre ma proposition comme une grave injure personnelle.  Il s’est fâché tout rouge en m’accusant de vouloir « lui faire perdre son temps avec des inventions de poète », puis il a quitté l’auberge en coup de vent.  Il a même laissé son journal derrière lui. J’ai bien tenté de le lire, mais il était surtout rempli de charabia ridicule et inintéressant. Je me suis donc contenté de sélectionner quelques extraits croustillants pour les faire... circuler un peu.  Hé hé hé!

 

Quoi, il faut bien que quelqu’un leur apprenne, à ces prétendus intellectuels de Nova Civitas!  Et à ceux de La Grande aussi, et ceux de Dohm, tiens! et tous les autres excités de Trévéavoltaris avec eux.  Ils ont tous le chic pour tout compliquer, même les choses les plus simples ; et le pire, c’est qu’ils ne disent pas un mot qui vaille!

 

Chaque fois que j’en croise un et que je lui raconte une petite histoire un peu mystérieuse, il me pose invariablement tout un tas de questions pédantes inspirées par ses théories rocambolesques.  Il voudrait que je le confirme, que je lui prouve… je ne sais quoi! Que veulent-ils que je leur explique? “Morticio le poète a voyagé, il a vu ceci, il a vécu cela”, et voilà tout.  C’est clair, c’est net, ça se passe de toute interprétation métaphysique.  Pourquoi aurais-je besoin d’arguments pour prouver et expliquer ce que mes yeux et mon cœur m’ont suffit à constater ?  Qu’ils aillent le constater eux-mêmes, et qu’ils me laissent en paix avec leurs questions abstruses!

 

Comme tous les autres intellectuels de son espèce, ce Raspell ne cessait de parler de la “vérité” jusqu’à s’en saouler lui-même d’enthousiasme : mais moi je dis, pourquoi se soucier de la vérité, si ce que l’on invente est de toute façon toujours plus beau, plus distrayant et un un mot, plus valable pour l’être humain que la réalité ?  Ce principe crucial de l’art du poète mérite d’être bien montré.

Prenons par exemple la disparition soudaine de l’Alchimiste, celui qui se fait appeler « Moi ».  Les faits : personne ne l’a vu depuis deux semaines. Plusieurs prétendent qu’il est mort. En voilà une vérité excitante, en voilà une histoire digne d’intérêt...  Le héros disparaît sans combat et il a peut-être été tué par je-ne-sais-quoi.  Peuh!  Qui irait prendre ne serait-ce qu’une minute pour écouter de telles inepties ?  C’est peut-être la vérité, mais on doit admettre qu’elle ne vaut même pas la salive gaspillée pour la prononcer.

 

Dans les cas où la réalité est une platitude, il est du devoir sacré du poète de découvrir l’histoire la plus captivante et de s’y tenir.  Le poète doit s’efforcer de faire voir par où l’histoire peut apparaître sous son jour plus dramatique en choisissant les bons mots et les bons effets.  Ainsi de l’histoire de Moi, dont voici ma version finale: le puissant Alchimiste Moi, dangereux égocentrique halluciné, a utilisé ses visions de l’au-delà pour percer le Parabole et s’enfuir seul du piège cosmique mortel qui nous menace tous avant que celui-ci ne se referme pour de bon.

Ah!  N’est-ce pas que cela se laisse raconter bien plus volontiers?

Autre exemple, car je suis inspiré.  Parlons du retrait récent des choses-des-ténèbres.  Les faits : les terres de Valmont sont moins attaquées par les horreurs des abysses ces temps-ci.  Je ne m’en plains pas, oh, loin de là ! La dernière chose que je souhaite, c’est d’être dévoré par une abomination sans visage, et je suis bien content qu’elles se soient calmées un peu ces derniers temps.  Mais il faut bien dire qu’en tant que conteur, ces faits me désolent par leur platitude. Car qui a envie d’entendre l’histoire de héros... en sécurité ?  

 

Dans ce genre de situation, le poète doit savoir saisir ce par quoi l’ignoré peut devenir le terrifiant.  Il doit jeter le doute dans l’âme de l’auditoire, faire sentir le danger en reliant les faits insignifiants pour leur donner un relief plus propre à émouvoir.  “Mais que veux-tu dire par là, Morticio?”, me demanderont mes auditeurs intrigués.  Je leur répondrai ainsi :

 

“Avez-vous entendu ces pleurs et ces lamentations dans la nuit?  Celles qui semblent provenir de l’arbre maudit, non loin de l’auberge?  Eh bien, ne signalent-elles pas que quelque chose a survécu en cet endroit impie, que les abysses ne sont pas si loin qu’on voudrait bien le croire?   

Et que dire de cette disparition elle-même? Se pourrait-il que ces choses soient en vérité en train de fuir ? Mais devant quoi fuient-elles alors? Sans doute, devant quelque chose de plus menaçant qu’elles, de plus puissant, de plus féroce encore! “

De petit fait en petit fait, de question en question, un conteur habile sait attirer l’attention de l’auditoire sur les zones obscures, les taches aveugles d’une histoire, afin d’en accentuer l’effet dramatique.  Dans cette situation, même si les faits sont plats en eux-mêmes, leurs relations engendrent une histoire nouvelle mille fois saisissante. Si j’ajoute ici, pour poursuivre mon exemple, l’instabilité des flammes dans Valmont ; elles réagissent d’une manière bien étrange ces temps-ci.  Leur couleur est changeante et parfois surnaturelle ; elles sont voraces du bois, mais peinent à projeter leur lumière.  D’aucuns pourraient les qualifier, elles aussi, de fuyantes.  

Eh bien, se pourrait-il qu’elles fuient devant la même chose que les Ténèbres elles-mêmes ?  

Et si c’était aussi cette force qui se trahit dans les réflexions distendues qu’on observe dans l’eau des ruisseaux,  dans les carafes et les tonneaux ?  Car oui, c’est là un autre fait apparemment sans intérêt: l’eau semble réagir étrangement dans le Parabole depuis quelques temps.  Ce petit détail serait aussi insipide en lui-même, si le poète ne venait pas le lier aux autres détails pour venir le remplir de sens, le magnifier terriblement!  Ma version finale fait bien valoir cela : une force maléfique s’est emparée du Parabole.  Cette force terrorise les ténèbres, agite les flammes et trouble l’eau elle-même; elle secoue la terre jusques dans ses racines, et murmure entre les troncs des arbres centenaires.  Saurons-nous, mes amis, échapper à cette terrible malédiction?

 

« Quelle est cette force terrifiante, Morticio ? A-t-elle un nom? », me demanderont alors mes auditeurs captivés. « Elle a bien un nom, que je leur répondrai (de mon ton le plus mystérieux!), et les Natifs de Valmont le connaissent bien désormais.  Ils en ont trouvé la première lettre gravée dans la chair du cadavre d’un des leurs. Son corps mutilé avait été suspendu par les pieds à la branche d’un arbre situé à quelques pas de l’auberge. Un large « T » sanglant était bien visible sur son torse nu.  Oui, les Natifs ont rendu à leur frère les honneurs funèbres nécessaires; ils ont lavé la souillure, mais ils l’ont en même temps reçue dans leur âme, car la peur a gagné leurs coeurs. Tous ont compris que Tvashtar, dont la rage fait trembler le Parabole tout entier, Tvashtar le terrible ne fera aucun prisonnier.  Tvashtar, fureur et cruauté! Tvashtar, le Destructeur de Mondes!»

Ces mots…  Ce n’est pas moi qui les ai inventés.  C’est presque comme si quelqu’un me les avait soufflé à l’oreille.  Je suis persuadé de les avoir entendus quelque part...  Mais où ? Où?

8e jour du sommet de Forrain

 

Et voilà ces murmures qui recommencent.  

Décidément, la plume ne suffira pas à me distraire aujourd’hui.  Une autre nuit blanche d’angoisse qui s’annonce, Morticio…

Je ne suis pas en sécurité ici, dans la forêt, avec tous les raiders dans le coin. Autant m’en retourner à l’auberge pour vider quelques chopines et passer dans le confort ce qui reste de la nuit.

 

Oh, et je croiserai peut-être Cléante à l’auberge! Voilà qui serait splendide.  Dans tout Valmont, il n’y a pas meilleur antidote à l’angoisse nocturne que ce joyeux priant de Forrain.   Ces temps-ci, Cléante prépare des jeux spéciaux en vue de la fête des morts. Il m’a expliqué : “Avec tous les  types qui meurent par ici, c’est la fête la plus importante de l’année ; faut la célébrer en grand!” J’ai trouvé l’argument fort à propos.

 

Cléante m’a alors proposé d’essayer avec lui un des jeux qu’ils prévoit tenir pour la fête des morts.  “Le jeu est simple, me fit-il. Deux convives doivent boire chacun un tonnelet d’hydromel en l’aspirant par les narines.  Celui qui termine le plus rapidement remporte mon plus profond respect et ma bénédiction. J’ai appelé ce jeu: la bataille nasale.”  

 

J’ai accepté d’affronter Cléante à la bataille nasale, puisque le jeu me paraissait original et amusant, mais je me suis gravement asphyxié dès la première inspiration d’hydromel.  De son côté, Cléante a plongé la tête dans son tonnelet pour en aspirer le contenu par le nez en une vingtaine de secondes, à peu près aussi aisément qu’il aurait pu le faire avec sa bouche. C’était très impressionnant. Lorsqu’il a relevé la tête du tonnelet, il avait les cheveux et la barbe imbibés d’hydromel, les yeux tout vitreux et un grand sourire satisfait.  Il était manifestement très fier de son exploit. Il a finalement poussé un rot magistral sentant très fort le miel et le saucisson, puis s’est effondré brutalement face contre terre. Il est resté là tout le reste de la soirée.

 

Que la décadence de Forrain nous garde en cette fête des morts, car, foi de Morticio, elle s’annonce aussi spectaculaire que meurtrière!  D’ailleurs, ce pourrait bien être notre fête à tous, si nous ne trouvons aucun moyen de nous échapper du Parabole avant qu’il ne s’effondre sur nos têtes...

 

Je me demande si ce pédant d’Arpenteur sait quelque chose sur la façon dont nous pourrions sortir d’ici.  À bien y repenser, j’ai peut-être été un peu déplaisant avec lui la première fois. Si je le revois en vie, je lui offrirai un verre pour m’excuser.  Il est désagréable, soit; mais je dois garder toutes mes options ouvertes et suivre toutes les pistes qui s’offrent à moi si je veux sortir vivant de ce maudit endroit.

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