On nous apprend à avoir peur. Peur de ce qu’il y a dehors, peur de ce chaos.

       

        J’ai compris, trop tard, que cette peur chez moi, ne s’était jamais réellement enracinée. La crainte qui devait me protéger n’avait aucun fondement puisque je n’y avais jamais été confrontée. Aux yeux des hommes de la ville et de bien des courtisanes, je dois l’avouer, j’étais de ceux qui sont forgés à même le  courage. Arpenter ces terres loin des flammes, loin de l’ordre et de ce qui est certain faisait de moi une sorte de héros. Non pas un héros au même titre qu’un de ces dignes combattant qui nous protège des Égarés. Plutôt comme un téméraire qui affronte cette angoisse qui dicte la vie de tout homme civilisé. Mais comment peut-on être brave lorsque nous ne ressentons, au lieu de la peur, qu’une curiosité, qu’une fascination inavouable pour ce monde de l’ombre? C’est d’ailleurs cet attrait pour l’inconnu qui m’a poussé à quitter la frontière, à choisir ce mode de vie et à aller encore plus loin que mon père n’avait osé le faire.  

        J’ai eu une véritable idée de mon propre courage seulement lors de cet insolite voyage à travers ces terres près des limites de Nova-Civitas. Le chaos, le danger, à partir de ce moment, sont devenus des concepts aussi concrets et solides que le sol sous mes pieds. Ma tâche était la même que lors de mes précédents voyages. Accompagner, protéger, porter main forte aux arpenteurs. Bien que leurs méthodes et compétences restaient encore inaccessibles pour moi,  je comprenais de mieux en mieux quelle serait la taille de leur tâche et celle-ci était colossale. Nous étions en déplacement depuis cinq jours lorsque les premiers évènements étranges se manifestèrent.

 

       

        Les nuits étaient fraiches et particulièrement celle-ci. La plupart des membres de l’équipe dormaient déjà sous les tentes. Nous n’étions que quatre autour du feu. Bien sûr, Avold insistait pour que je raconte encore une fois cette histoire. L’une de celles que mon père m’avait transmise. Évidemment, je n’y croyais qu’en partie, ayant moi-même été témoin de plusieurs étrangetés une fois en forêt. Étrangetés qui finissaient toujours par trouver une explication plausible. Mais cette histoire, mon père me la racontait avec tant de fébrilité, que j’arrivais à la transmettre avec presque autant d’émotion. Je me retrouvais donc encore une fois en train de faire le récit de cette mystérieuse rencontre.  Celle que mon père aurait fait en bordure de la frontière lorsqu’il était encore bucheron. Je leur décrivais avec précision les mouvements à la fois saccadés et vaporeux de cet être innommable. Mes compagnons échangeaient tantôt des regards terrifiés, puis amusés, me prenant pour un conteur chevronné.  Je racontais comment la hache de mon père n’avait pu que ralentir cette créature et comment il avait réussi à fuir, une fois un incendie ayant ravagé son campement… Mais l’attention de mes compagnons me quittait progressivement. Je ne compris qu’un instant plus tard pourquoi. Nos montures s’étaient déjà éveillées, les pauvres bêtes clairement terrifiées. Le son était particulier. Impossible pour moi de l’identifier et au départ ça m’agaçait bien plus que ça ne pouvait m’inquiéter. Gildric s’est levé d’un bond et m’a demandé ce que c’était. Je lui ai fait signe de se taire, pour me laisser écouter. Le simple fait que je n’ai pas réussi à identifier la provenance de ce son après presque qu’une minute, me portait à croire que nous avions à faire à autre chose qu’un animal et aucun d’entre-nous n’avait envie de tomber sur la chose, l’origine de ce son.

        À travers l’enchevêtrement des grands cèdres, le grondement lointain se répétait. À la hâte, nous avons éteint le feu afin de ne plus être repérables. Minuscules, nous étions immobiles au centre d’une noirceur totale, le souffle court, les sens aux aguets et c’est à cet instant que  je me suis souvenu. L’un des nôtres s’était éloigné dans les fourrages pour monter la garde. Il était seul, certainement beaucoup plus près de la chose que nous l’étions. Je n’arrivais pas à concevoir que les histoires de mon père, les dizaines de récits de voyages que l’on m’avait transmis devenaient, à cet instant, quelque chose de bien concret. Le son s’est précisé, ce n’était plus qu’un grondement,  ça s’approchait d’avantage d’un râle, d’un horrible gémissement. Un son bestial, accompagné du bruit des branches qui craquent sous le poids de la chose qui devait être énorme. Puis est venu l’alerte. Notre éclaireur s’était mis à frapper de son bâton, ayant certainement eu un contact visuel avec la créature. Sous l’écho frénétique du bâton qui se heurte aux arbres, nous sommes allés au pas de course rejoindre le reste du groupe sous les tentes. Tremblotant, nous étions couchés directement au sol, silencieux, espérant qu’il ne soit pas trop tard.

 

        Le jour qui a suivi, personne n’a osé parler du fait que l’un des nôtres avait disparu. L’éclaireur avait certainement connu une fin atroce et le simple fait d’y réfléchir nous aurait empêché de continuer. J’ai donc gardé pour moi les questionnements qui m’étourdissaient. Nous devions parcourir une grande  distance sur des terres non cartographiées. Évidemment, la rumeur selon laquelle nous approchions du territoire d’un clan de natifs se faisait de plus en plus persistante dans le groupe. Je me devais d’être rassurant, expliquant que je saurais détecter la présence de n’importe quel de ces barbares primitifs avant qu’il n’y ait un réel danger. Mon inquiétude était ailleurs. Si seulement il n’y avait eu que les évènements de la nuit précédente… Il y avait maintenant  sur notre route ces étranges et énormes traces au sol ainsi que plusieurs arbres presque déracinés. Cette forêt abritait une créature issue de nos pires cauchemars et j’oserais dire que je ressentais pour la première fois de manière viscérale le besoin d’être protégé par les flammes.

 

       

        Au détour d’une rivière aux parois rocheuses et escarpées, nous avons été plongés un peu plus loin dans l’horreur. Sous nos yeux, s’offrait un spectacle des plus déstabilisants. Suspendu au dessus du torrent, entre deux immenses noyers noir, un destrier terrifié se débattait faiblement à travers un impressionnant enchevêtrement de cordages. L’animal était prisonnier de cette toile conçue par l’homme à quelques mètres au dessus de la rivière. Je reconnaissais là le travail de ces sauvages, notamment par l’usage de cordes rudimentaires. Il fallait également être capable de monter sur ces arbres géants comme un animal afin d’y faire l’installation d’un tel dispositif. Il s’agissait d’une sorte de piège peut-être? Le cheval servait donc d’appât. Mais pour attirer quoi? Et pourquoi cet emplacement? Mon attention était complètement dirigée sur cette étrange découverte. J’étais fasciné, terrifié, tout autant que mes compagnons. Je ne me suis donc pas  rendu compte qu’on s’était glissé derrière nous. J’ai compris trop tard qu’on nous attaquait, saisit d’une vive douleur au crâne.

         En reprenant conscience, j’ai lentement compris que mon visage était trempé par ce qui devait être mon propre sang. Puis, c’est le vide qui m’a rattrapé. Mes pieds ne touchaient plus au sol. Je n’arrivais plus à bouger certaines parties de mon corps.  J’étais, à mon tour, prisonnier de l’une de ces toiles de cordes. Au dessus et en dessous de moi, il y avait mes compagnons, qui semblaient pour la plupart inconscients ou peut-être même morts. Ligoté ainsi dans le vide, je pouvais voir un petit détachement de primitifs s’éloigner dans le sous bois. Vêtus de peaux et d’ossements, ils quittaient les lieux sans regarder derrière, certainement satisfaits d’avoir réussi à nous piéger. Ces minables nous offraient en pâture. Clairement, ils avaient quelque chose à attirer. Peut-être tentaient-ils de piéger la chose qui hantait cette forêt? Cette possibilité faisait écho en moi et je me suis mis à parcourir mes souvenirs à toute vitesse. Je tentais de localiser, parmi toutes les histoires de mon père, celle qui pourrait donner un sens à ce qui se produisait. Inutile, j’allais avoir la réponse. Devant moi, à travers les branchages, deux yeux jaunâtres et inhumains ont fait apparition, accompagnés du même grondement monstrueux entendu la nuit précédente. À cet instant, j’ai entendu Gildric gémir au dessus de moi tandis que d’autres commençaient à pleurnicher.

 

       

        Le cœur battant à m’en fendre le torse, j’ai tenté de savoir si certains de mes compagnons arrivaient à bouger. Je leur ai sommé de se débattre, espérant faire céder nos liens.  Trop tard, la chose était là. Sous la faible lumière de la brunante apparue une silhouette grande comme au moins quatre hommes. Velue, un crâne aux allures bovines, la chose était mis humaine, mi animale. De l’un de ses bras puants, il arracha Avold de la toile comme un vermisseau et le dévora sous mes yeux. Écrasé par la puissante mâchoire du colosse, le corps se brisa à tant d’endroit, que je n’aurais pu les compter. Sous une pluie de lambeaux sanglants et de viscères, j’entendis les derniers hurlements de mon compagnon. Je perçus à cet instant, une faiblesse dans la solidité des liens qui me maintenaient prisonnier. Le monstre, en s’emparant de sa première victime, avait certainement fragilisé le cordage. Je priais pour que la chose s’en prenne à l’un des autres avant que ce soit mon tour, ainsi, je pourrais certainement me déloger. Mes vœux furent exaucés. J’ai entendu beugler l’un des arpenteurs au dessus de moi et compris qu’il était mort lorsqu’une abondante coulée chaude pénétra ma cape. Un vigoureux mouvement de ma part et mes liens cédèrent. Je me suis senti chuter, puis, entremêlé dans des lambeaux de cordages, j’ai atterri dans les eaux glacées de la rivière. Je ne suis resté sous l’eau qu’un instant et bon nageur, il a été relativement aisé pour moi de rejoindre la rive. J’étais vivant.  J’ai entendu les autres continuer de hurler derrière moi. Je les ai même entendu me traiter de lâche, me supplier.

 

       

        Inutile, j’étais vivant et je comptais bien le demeurer.  À compter de ce jour, j’ai eu une juste idée de ce qu’était le courage et combien dans ce monde chaotique et effroyable il avait quelque chose de surfait.

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