Codex Tenebrae (II)

 

L’air du hall était parfumé de rose et sur les murs pendaient des tapisseries délicates, représentant des scènes galantes : des jeunes femmes déjeunant sur l’herbe écoutaient des damoiseaux affublés de luths leur chanter les souffrances infinies de l’amour, des princesses aux cheveux d’or dansaient avec de preux chevaliers qui espéraient conquérir leurs cœurs, et des filles à la peau diaphane récitaient pour leurs soupirants des poèmes convenus et courtoisement grivois. Mathaara détestait cet endroit depuis la première fois qu’elle y avait mis les pieds. Elle détestait l’odeur délavée de l’eau de rose, les scènes insipides qui ornaient les murs, l’ordre artificiel des objets et du mobilier qui était censé à mettre les visiteurs à l’aise ; elle détestait surtout les moments où elle devait patienter dans cette ambiance aseptisée avant de voir Ferrago. Mais l’attente en valait la peine : Ferrago était l’un des plus puissants commerçants de Trévéavoltaris, et il offrait à Mathaara une rémunération conséquente avec l’ampleur de sa fortune. Marchand de profession, Ferrago n’avait rien à offrir qu’il eut produit lui-même, mais il avait le génie des affaires et pouvait convaincre n’importe qui d’acheter n’importe quoi, et n’importe qui de lui vendre n’importe quoi. Il s’était enrichi en acquérant puis en écoulant des marchandises de toutes sortes, de la brique jusqu’aux œuvres d’art, du blé jusqu’à la vaisselle de luxe, du bétail jusqu’à l’orfèvrerie. Depuis qu’elle travaillait à son compte, Mathaara l’avait vu cumuler les opérations, et elle estimait qu’il devait maintenant mener simultanément une vingtaine d’affaires, en plus de continuer à prendre de l’expansion. Tandis qu’elle attendait, une domestique vêtue de dentelle passa lui offrir des rafraichissements ; elle accepta un thé dont le goût – trop sucré – lui indiqua que Ferrago venait sans doute d’étendre à nouveau son champ d’activité.

 

Elle patientait depuis une bonne demi-heure quand un laquais en haut de chausse l’invita à passer une porte de bronze embossé pour entrer dans une pièce qui ressemblait davantage à une salle du trône qu’à un cabinet de travail. Vaste, épuré, l’endroit exhibait une architecture raffinée, mise en valeur par le marbre et les essences de bois exotiques. La disposition du mobilier faisait en sorte que Ferrago y apparaissait à contrejour pendant presque tout l’après-midi, devant une fenêtre de treillis aux motifs délicats ; il prenait ainsi soin de placer tous ses rendez-vous à ce moment de la journée, de manière à ce que ses visiteurs distinguent mal son visage à travers la lumière du soleil. Il était dans cette position, siégeant derrière son bureau comme un vieil empereur marchand, quand Mathaara se présenta devant lui. Il termina d’écrire quelque chose sur un parchemin et leva les yeux.

 

« Alors ? », dit-il.

 

Après trente minutes d’attente dans le vestibule orné de pénibles tapisseries, cette manière qu’avait Ferrago d’entrer directement en matière la réjouissait immanquablement.

 

« J’ai la confirmation que le Codex Tenebrea existe bel et bien, et que son contenu correspond à ce que vous m’avez décrit, répondit-elle. Je n’en ai pas eu de copie entre les mains, mais j’ai toutes les raisons de croire qu’il me serait possible de vous en procurer un exemplaire relativement rapidement si cela était nécessaire, encore que la chose poserait sans doute quelques difficultés vu leur rareté et l’intérêt qu’ils suscitent ».

 

Ferrago parut satisfait et intéressé, c’est-à-dire qu’il se redressa légèrement sur sa chaise et que ses sourcils firent un mouvement presque imperceptible. Mathaara reconnaissait ses signes subtils qu’un œil moins avisé ou moins expérimenté que le sien n’aurait su identifier. Heureuse de l’effet produit par ses paroles et voyant que le vieux marchand attendait la suite, elle poursuivit :

 

« L’ouvrage est cependant incomplet : les auteurs ont été interrompus en cours de rédaction par une inquisition établie à Acragas, et la plupart ont été arrêtés, jugés et condamnés pour avoir employé des méthodes inhumaines dans la préparation du texte. Les procès se sont tenus dans le plus grand secret pour éviter de publiciser davantage le Codex, mais j’ai pu assister à l’un d’eux grâce à un de mes contacts. Les peines prononcées par le tribunal de l’inquisition ont été extrêmement sévères. À en croire ce que j’ai vu et entendu, il est raisonnable de croire que presque tous les rédacteurs ont été brûlés et que les rares survivants vivent désormais comme des proscrits, en cachette ou en exil ».

 

C’était donc dire que les ayants droit de l’ouvrage étaient morts ou disparus, et que par conséquent, le Codex, qui devait au départ se vendre à prix d’or, était maintenant accessible, admettant que l’on arrive à mettre la main sur une copie. Ferrago se redressa davantage sur sa chaise.

 

-Bien, bien, dit-il. Mais le travail qu’ils ont accompli avant d’être stoppés est-il substantiel ? Y a-t-il matière à convoiter l’ouvrage ?

-J’ai appris qu’ils étaient assez avancés, répondit Mathaara. Assez, je crois, pour dire que le texte tient ses promesses et qu’il pourrait, par exemple, être utile afin d’améliorer significativement la sécurité des marchandises lors de déplacements.

-Bien. Et vous dites que vous savez où il s’en trouve ?

-Il est difficile d’être sûr de quoi que ce soit : des contrefaçons commencent à circuler à mesure que l’on réalise la valeur du texte. On dit qu’il existe sept copies originales et complètes, et j’ai de bonnes raisons de croire qu’il s’en trouve une ici même, à Trévéavoltaris.

-Bien, bien, répéta Ferrago. Puis il sembla soudain perdu dans ses pensées.

 

Mathaara réfléchissait aussi. Ou plutôt, elle hésitait. Puis elle ajouta :

 

« Mais il y a autre chose. Le Codex Tenebrae est un objet profondément maléfique : il s’agit d’un livre écrit avec le sang de dizaines d’innocents et qui, pour une raison ou pour une autre, semble extrêmement néfaste, comme s’il s’était imprégné de la nature hostile des ténèbres qu’il décrit. Déjà, le sort réservé aux auteurs me semble de mauvais augure. Mais j’ai également découvert que la plupart de ceux qui ont été liés de près ou de loin à l’édition de ce livre ont mal fini. On raconte que les copistes qui ont travaillé à l’édition du texte sont devenus fous. Certains sont devenus violents, voire bestiaux, et d’autres se sont tout simplement repliés dans un mutisme absolu. L’un d’entre eux se serait même jeté tête première de la fenêtre du petit atelier où ils étaient installés pour travailler ».

 

« J’ai aussi constaté que l’on peut suivre le fil des transactions d’une même copie comme on suivrait les méfaits d’un criminel ou d’un fou furieux en cavale ; assassinats, morts subites, disparitions, suicides… Jusqu’ici, tous les propriétaires que j’ai pu identifier sont morts quelque temps après avoir pris possession du Codex. Les passeurs, ceux qui transportent les livres ou qui effectuent les échanges ne sont pas touchés. Je crois donc que c’est la lecture du livre qui pousse au mal, envers soi ou envers les autres. Ce sont les mots… »

Interrompant Mathaara, Ferrago se leva sans rien dire et se tourna vers la fenêtre de treillis, ce qui était pour lui très inhabituel. Il porta sa main à son menton et caressa sa fine barbiche. Mathaara resta silencieuse. Après un moment, lorsqu’il sembla avoir pris une résolution ou élaboré un plan qui lui convenait, il se retourna, et laissa son interlocutrice sans mots.

 

« Vous irez me chercher ce Codex. Je veux les sept exemplaires originaux aussi rapidement que possible – entendez bien : les sept –  et si vous veniez à découvrir que d’autres existent, vous ferez le nécessaire pour les obtenir également. Payez le gros prix s’il le faut, mais préconisez les moyens habituels, et ne laissez aucune trace. Arrangez-vous pour me faire parvenir les volumes dans le plus grand secret à mesure que vous les trouverez. Ce sera tout ».

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