Codex Tenebrae (I)

Des portes de Nova Civitas jusqu’à cette tour de pierre décrépie, ancien poste avancé déserté depuis au moins un siècle, il y avait environ une lieue. Pour les deux marcheurs qui venaient de s’aventurer sur cette route à la lumière des étoiles, cela représentait environ une heure de marche. Une heure à avancer en terrain hostile, sur une route mauvaise, à éviter les racines et les pierres, à contourner les crevasses ; une heure, surtout, à rester constamment sur leurs gardes, à l’affût des bêtes et des regards importuns. Il fallait avoir de sérieuses raisons pour entreprendre une telle excursion à une heure si tardive. Mais à regarder ces deux hommes dont les silhouettes mal assorties se détachaient du canevas sombre des arbres bordant le sentier mal entretenu, ces raisons n’avaient rien d’évident. Lygure ouvrait la marche avec l’assurance de celui qui a déjà cent fois parcouru la route. Sûr de lui, il n’en paraissait pas moins nerveux : à chaque détour, il étudiait les ombres de la forêt et s’arrêtait net au moindre craquement, tendant l’oreille comme le renard qui, s’avançant vers le poulailler, craint d’être repéré par le fermier. Derrière lui, son compagnon de route semblait malheureusement moins rusé, et surtout moins agile. Ivre mort, empestant l’eau de vie, il ne progressait dans le sentier qu’au prix d’efforts continus qu’il fournissait bruyamment et à contrecœur. Entre deux hoquets, l’ivrogne trébuchait et s’efforçait – à l’instar des pensées confuses qui devaient se bousculer dans sa tête – de suivre le fil du sentier sans perdre l’équilibre. Si désagréable qu’il fût, Lygure semblait néanmoins déterminé à protéger son compagnon. Malgré la résistance mollasse que ce dernier lui opposait, il le forçait régulièrement à se taire et le remettait patiemment sur ses pieds après chaque chute. Lorsqu’en attaquant le dénivelé final, le buveur épuisé s’affaissa sur le sol et refusa définitivement de se relever, Lygure le porta même sur ses épaules comme il l’aurait fait d’un enfant récalcitrant.

 

Ce comportement bienveillant cessa toutefois brusquement lorsqu’ils arrivèrent à destination. L’ancien poste avancé était situé dans une petite clairière et se composait d’un simple bâtiment de pierre envahi par les vignes, flanqué d’une tour de quelques toises qui offrait une vue dégagée des environs. Sur un mur adjacent à la porte de la tour se trouvaient d’anciens anneaux de fer fixés à même la maçonnerie et qui servaient jadis aux vigiles à attacher leurs chevaux. C’est là que Lygure jeta son compagnon et qu’il lui menotta les poignets à l’aide d’une chaine de quelques pieds passée à même l’un des anneaux, le laissant ainsi libre de ses mouvements, mais incapable de trop s’éloigner du mur et encore moins d’atteindre la porte. Sans répondre aux invectives grossières de l’ivrogne qui le sommait de le libérer, il entra dans la tour en verrouillant derrière lui la lourde porte. Visiblement habitué des lieux, il gagna rapidement l’étage supérieur et là, sur une vieille table en chêne massif qui était le seul ameublement de la pièce, il étala un nécessaire d’écriture. Sur un parchemin, il nota quelques informations d’une plume concise, puis gagna l’une des fenêtres dont il entrouvrit le volet. Il demeura ensuite immobile, sa figure livide surplombant la clairière rappelant vaguement celle d’un oiseau de proie.

 

Dans l’espace qui séparait la tour de l’orée de la forêt, l’ivrogne commençait à s’énerver. Restant sourd à ses appels, Lygure scrutait la bordure des arbres avec intérêt, espérant y déceler du mouvement, mais l’obscurité demeurait imperturbable. Il était évident que cette attente imprévue le contrariait et minait sa concentration. Plus les minutes s’écoulaient, plus son impatience était visible ; il avait sans doute cru que les choses iraient rapidement ce soir et qu’après une journée particulièrement pénible, sa patience ne serait pas davantage mise à l’épreuve. À son grand déplaisir, il avait été, au cours de l’après-midi, confronté à Nidas, l’un de ses anciens maitres de l’Académie d’Acragas. Nidas l’avait interpellé dans une rue bruyante et animée de Novas Civitas alors qu’il se dirigeait vers le Lapin cornu, un débit de boisson peu recommandable et chauffé par le soleil de trois heures.

 

Le vieux maitre était un phoniste aguerri qui avait toujours exigé de ses élèves comme de lui-même le plus haut degré de rigueur et d’excellence. À force d’exploits et de services rendus à des gens bien placés, il s’était forgé une réputation enviable et plusieurs cercles influents le considéraient depuis longtemps comme une autorité morale, aussi habile dans les mêlées que dans les intrigues de cour. Il avait en outre présidé quelques tribunaux inquisitoriaux, ce qui lui avait attiré autant de respect que de méfiance. Il se dégageait de Nidas une aura de supériorité naturelle qui, bien qu’il fût lui aussi un phoniste accompli, rendit Lygure inconfortable. La rencontre fortuite de cet ancien maitre n’annonçait rien de bon pour ses affaires.

 

Après les salutations d’usage, Lygure voulut savoir ce qui amenait Nidas à Nova Civitas.

 

« Je suis ici dans l’espoir de clarifier certaines rumeurs qui courent et qui ne plaisent guère aux principaux de l’Académie – ni à moi-même d’ailleurs. On dit un peu partout qu’un groupe de radicaux s’est donné le mandat de rédiger une œuvre monumentale : un codex des ténèbres, une encyclopédie détaillant la morphologie et le comportement des bêtes dangereuses qui rôdent autour des cités. Il s’agit pour ces gens de dresser un inventaire le plus exhaustif possible de la faune de l’ombre en insistant sur les techniques d’attaque et de défense des créatures. Un éventuel lecteur se verrait instruit sur les rencontres qu’il pourrait faire selon les lieux où il voyage et sur les potentiels moyens de se défendre ou, mieux encore, de parer les agressions. Il va sans dire que le possesseur d’un tel ouvrage disposerait d’une mine d’informations extrêmement précieuse qui lui conférerait un avantage inestimable sur le reste de la population. Les rédacteurs de codex sont tout à fait conscients de la valeur marchande du travail qu’ils accomplissent, et ils n’ont pas du tout l’intention de faire œuvre utile en laissant le plus grand nombre profiter de ces renseignements ; ils désirent au contraire vendre le codex au plus offrant, ce qui ne manquera pas de leur assurer une somme considérable. Avant même d’avoir mené à terme leur projet, ils ont déjà commencé à faire monter les enchères, et des acheteurs potentiels se montrent intéressés un peu partout. Plusieurs ont d’ailleurs mandaté un ou deux de leurs hommes de main de s’assurer que le codex et ses rédacteurs existent bel et bien – ou du moins, qu’ils mènent bel et bien qu’ils prétendent mener ».

Le visage de Lygure se crispa. C’était lui qui avait approché la majorité des acheteurs potentiels – pour la plupart des riches marchands ou des citoyens fortunés, désireux d’élargir leur influence. Mais il n’avait pas prévu que les affaires s’ébruiteraient, et cela le contrariait. Il n’avait pas prévu non plus que les rumeurs se rendraient jusqu’aux oreilles des principaux d’Acragas, et cela, visiblement, l’inquiétait. Nidas poursuivit :

 

« Tout cela ne nous causerait aucun problème s’il n’y avait pas… autre chose. À croire les rumeurs qui courent, les méthodes employées par les auteurs de ce codex seraient barbares – c’est le moins que l’on puisse dire. À Nova Civitas et ailleurs, on parle de disparitions, d’enlèvements sordides. On dit que des hommes mystérieux errent dans les quartiers mal famés, près des tavernes ou des bordels afin d’y capturer des innocents. Un peu partout dans ces bas-fonds, des gens manquent à l’appel – une fille que le patron n’a plus vue depuis quelques jours, un garçon qui ne rentre pas à l’orphelinat, un client régulier qui cesse d’apparaitre devant le comptoir… On raconte – et c’est ce que je souhaite éclaircir – que ces malheureux sont utilisés comme appâts pour attirer les bêtes sauvages, laissant aux rédacteurs le loisir de les observer tranquillement, sans compromettre leur propre sécurité. Jusqu’ici, des dizaines de vies auraient ainsi été froidement sacrifiées pour mener à terme un projet sordide ».

Les choses se corsaient. Pour Lygure, tout faux pas dans la discussion pouvait désormais avoir des conséquences désastreuses pour le Codex, voire pour sa propre vie. Évaluant rapidement ses options, il décida de jouer l’innocent. Fuir revenait à faire un aveu, et il ne pouvait pas être sûr encore que Nidas ait véritablement éclairci toute l’affaire. L’attaquer en plein jour, dans une rue passante, relevait de la pure folie. Il s’apprêtait à lui débiter une banalité lorsque Nidas reprit la parole :

 

« Je crains, Lygure, qu’il y ait plus encore dans toute cette histoire : nous croyons que des phonistes formés à Acragas pourraient jouer un rôle de premier plan dans la rédaction de ce codex et perpétrer ces actes horribles et cruels en usant du Grand Art à leur avantage ».

 

Puis il posa sur Lygure un regard incisif.

 

« J’ignore si, véritablement, des gens de chez nous sont mêlés à cette affaire. Mais j’en aurai le cœur net, je le crois, d’ici peu. Il me désolerait de voir un phoniste d’envergure souiller notre image en s’amusant à torturer des femmes et des ivrognes comme un enfant dégénéré martyrisant des petites bêtes. Nous sommes tous clairs sur ce point à Acragas : s’il s’avérait qu’un de nos anciens s’adonne à de telles abominations, il encourrait des conséquences graves. La punition serait à la mesure des crimes commis et enverrait à tous un message clair : soit que le Grand Art ne sera jamais au service de telles animalités ».

 

Lygure n’avait rien trouvé à répondre. Il avait pris congé de Nidas et avait regagné la petite chambre où il logeait dans le quartier des marchands. Il faudrait plutôt redoubler de prudence ce soir-là, au moment de s’infiltrer dans le Lapin cornu pour y enlever l’ivrogne qui devait lui servir d’appât.

 

Et le soir venu, tout se passa comme prévu : attablé dans un coin sombre du Lapin cornu, il reconnut rapidement l’homme qu’il avait ciblé quelques jours plus tôt. Régulier de l’établissement, ce dernier n’était pas marié et ne semblait entretenir que peu de relations amicales en dehors de ses confrères de beuverie. Les individus de ce type étaient des cibles faciles, parce qu’il s’écoulait généralement un certain temps avant que quelqu’un ne remarque leur disparition. Il suffisait d’attendre que l’homme se saoule assez solidement pour ne pas résister. Lygure lui paya même quelques verres. Une fois sortis de la taverne ils se mirent en route, suivant un itinéraire préétabli. Pendant toute la durée du trajet, Lygure balayait constamment du regard les fenêtres, les ruelles, et se retournait en vain, cherchant à voir si quelqu’un le suivait ou l’épiait dans l’obscurité. Ce n’est qu’après avoir trompé l’attention des sentinelles, une fois passées les portes de la ville, qu’il se permit de souffler un peu. Il était peu probable que Nidas l’ait suivi jusqu’en terrain découvert et qu’il n’ait pas profité de l’avantage que lui aurait procuré une attaque-surprise dans le désordre de la cité. Il n’abaissa pas sa garde pour autant, et resta à l’affût pendant toute la durée du trajet qui les mena jusqu’à ce bâtiment de pierre désaffecté.

 

Du haut de la vieille tour, les minutes continuaient à s’écouler lentement. L’ivrogne hurlait et Lygure angoissait : ses doigts tambourinaient maintenant sur l’appui de la fenêtre dans un geste nerveux. De la lisière de la forêt, son regard passa à l’homme qui se débattait en bas. Ses bras et ses mains étaient maintenant complètement ensanglantés à cause des anneaux de fer qui lui serraient les poignets et sur lesquels il tirait à chaque tentative de rejoindre la porte. Cette image d’un homme prisonnier en plein air au milieu de la nuit, se mutilant ainsi lui-même dans l’espoir de s’échapper n’avait rien de réjouissant. Elle fit pourtant sourire Lygure, sans doute parce que l’odeur du sang excite les bêtes. Comme pour répondre à ce sourire, des créatures étranges émergèrent finalement d’entre les arbres en avançant à pas feutrés, mettant fin à l’attente.

 

On ne voyait d’abord qu’une paire de yeux : deux grands iris pâles se détachant de l’ombre tandis que le reste du corps était toujours indécis. Rien ne bougea pendant un moment. Ces yeux immenses semblaient suspendus dans le vide, fixant le malheureux enchainé au pied de la tour, et reflétant en une faible lueur bleue la lumière des étoiles. Puis, les lueurs se sont multipliées – quatre, six, huit… et bientôt, de longues silhouettes quittèrent la forêt en marchant sur deux jambes, les genoux fléchis et légèrement penchées vers l’avant, semblables à une tribu de chasseurs primitifs avançant avec précaution afin de ne pas effrayer le gibier. Les traits de leurs visages tenaient autant de l’oiseau que du reptile. Une peau grise et craquelée formait autour des yeux mille ridules et donnait à ces êtres un air ancien, contrastant avec la souplesse de leur démarche et de leurs mouvements. Leurs crânes, comme le reste de leurs corps, étaient nus, hormis pour quelques plumes incarnates qui avaient poussé sur le poitrail et le long de la nuque. Leurs bouches avaient la forme de becs courts et évasés qui semblaient durs et tranchants. À la faveur de cette nuit sans nuages, on put apercevoir des langues épaisses et bleuâtres humectant de petites dents pointues.

Lygure mobilisait toute sa concentration pour ignorer les hurlements de terreur de l’ivrogne et noter mentalement ces informations qu’il retranscrirait plus tard sur le parchemin. En bas, les hommes-oiseaux continuaient de s’avancer, pareils à une tribu sauvage et hallucinée, tandis que l’ivrogne redoublait d’ardeur dans ses tentatives de libération. Il se projetait de plus en plus furieusement en avant dans l’espoir illusoire d’atteindre la porte et de se réfugier à l’intérieur. Le sang ruisselait sur ses bras à cause des chocs répétés des chaines sur ses poignets et à moment, dans un geste de panique, il porta ses mains à son visage, laissant sur chaque côté des traces rouges qui lui donnèrent, à lui aussi, un air tribal. Il était à la fois grotesque et effrayant.

Il criait à tout rompre, et il semblait que les créatures, le voyant ainsi s’affoler, prirent le parti de le laisser se fatiguer. Elles l’observèrent pendant quelques minutes de leurs yeux pâles, jusqu’à ce que l’intensité de ses cris diminue enfin, jusqu’à ce que l’ivrogne, à bout de souffle, paraisse se résigner. En cet ultime instant, le pauvre faisait pitié à voir. Alors que d’autres auraient, à sa place, rassemblé leurs dernières forces pour se lever ou regarder la mort en face, lui était à genoux et sanglotait quand l’une des bêtes lui passa ses longues griffes à travers le corps et le souleva de terre comme s’il n’eut à peine pesé que quelques kilos. Sans attendre, la créature rompit le cou de l’homme à l’aide de son bec, produisant ainsi un craquement sourd qui rappelait le son d’un arbuste que l’on déracine. Le reste de la scène ne fut rien que violence. Les hommes-oiseaux se repurent de la carcasse de l’homme pendant de longues minutes qui laissèrent à Lygure le temps de les observer davantage.

 

 

Un peu l’écart, derrière la tour, une autre silhouette se mis en mouvement dans le silence le plus absolu. Enveloppé d’un manteau sombre à capuche, l’homme prit la direction de Nova Civitas qu’il gagna en peu de temps. Il fila sans hésiter à travers un dédale de ruelles pour gagner une auberge du quartier des marchands, où il monta dans une petite chambre située au dernier étage où une plume et un parchemin étaient disposés sur une vieille table. L’homme écrivit rapidement la missive suivante qu’il destina aux principaux du collège d’Acragas :

 

Ai vu ce soir ce que soupçonnais ; le pire est confirmé. Devons agir rapidement. Serai de retour d’ici une semaine.

N.

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