C’est une histoire assez inquiétante que j'entendis il y a de ça plusieurs années. Cette transcription, bien que effrayante, ne semble pas fiction. Pas un être n’oublie le son de sa première cloche. Ce puissant cri de bronze qui retentit au delà des murailles, des peupliers et des champs. Ce son d’alarme qui perturbe pendant un bref instant le semblant de paix établie. Un écho lointain qui fait trembler le plus aguerri des hommes. Là, une fois le chahut quotidien fragmenté, un autre moment de suspens s’installe : un puissant silence. Et là, cette incroyable émotion vous empoigne au ventre lorsque vous saisissez réellement l’importance de ce précédent silence. La peur.

 

 

Cité de Tourrain, Nova-Civitas

22ème jour du sommet de Forrain, 81e cycle


 

 

De toute leur courte vie, les cloches n’avaient jamais encore sonnées. Il s’agissait de leur premier état d’alerte. Leur père les avait bien averti de la marche à suivre. Au son des cloches, ils devraient suivre la nourrisse jusqu’à la grande place. Là, la flamme les protègerait. Ainsi, Hoel et son petit frère Einold se retrouvèrent mêlés à la foule compacte qui s’agglutinait autour de cette étroite colonne faite de fer lilial. La chaleur du pilier s’intensifiait par moment, de légères volutes de fumées étincelantes léchant le métal. Tant qu’ils restaient près de la flamme, tout irait bien. De toute façon, la nourrisse leur expliqua qu’ils étaient bien loin des frontières et que les gardes arriveraient à repousser toute menace avant même qu’elle ne s’approche. C’était une formalité. Pourtant tout le monde n’avait pas l’air aussi confiant. Il n’y avait rien de rassurant à voir tous ces adultes en vêtement de nuit, pieds nues à travers les feuilles mortes sur le pavé trempé. Einold regardait son frère les yeux gonflés de larmes et ce dernier lui pris la main pour le rassurer.

 

La nourrisse eu raison, ils étaient bien trop loin des frontières, jamais ils ne virent de près ou de loin, l’une de ces créatures de l’ombre dont on refusait de leur parler. Trop loin des frontières et surtout plutôt près de la grande flamme qui surplombait la cité. Les deux frères avaient la chance d’être fils d’un riche marchand, ce qui leur donnait un statut enviable.  Leur quartier était sûr et raffiné.

 

Voilà pourquoi, après chaque journée de classe, ils avaient la permission de se balader à travers les rues. Hoel essayait d’entrainer son jeune frère, toujours un peu plus loin, avide une nouvelle aventure. Rien de bien vilain, jusqu’à cet après-midi pluvieux. Ils étaient déjà à plusieurs rues de leur quartier lorsqu’Hoel insista pour continuer jusqu’au bazar. Leur père parlait constamment en mal de ces gens qui revendaient des biens volés aux origines douteuses. Hoel, lui, adorait longer les remparts et observer d’en haut ce que les marchands avaient à offrir. Toute sorte de choses qu’on ne voyait jamais dans la cité; des armes de guerre, des fourrures, des bijoux particuliers. Hoel avait déjà une bonne collection d’objets dérobés dans ces kiosques et se trouvait plutôt malin de ne s’être jamais fait prendre. Einold, l’attendait toujours plus loin, lorsqu’il commettait ses délits, beaucoup moins enchanté par ce type de divertissement. Il craignait également toutes ces personnes étranges qui marchandaient, presque toutes défigurées ou du moins horriblement changées par leur séjour à l’extérieur de la cité. Cette fois par contre, quelque chose attira son attention. Parmi le fouillis sur l’étalage d’un petit homme borgne, trainait une vieille clochette de bronze. Peut-être avait-elle appartenue à un berger, un homme d’église? Impossible de savoir, mais ce dont Einold était certain, c’est qu’il désirait ardemment l’avoir. Hoel, heureux de pouvoir faire plaisir à son jeune frère, s’élança. Sa technique était sans faille. Diversion, adresse et subtilité étaient ces mantras. Il profita d’une bruyante altercation entre deux hommes bourrus pour s’approcher de l’étalage et en quelques secondes la breloque était dissimulée dans sa veste.  À l’écart, Hoel remit la clochette à son frère, satisfait de le voir aussi heureux. Il lui rappela que se devait être un secret. Einold le rassura, il souhaitait plus que tout que cette cloche demeure sienne. Il ne la montrerait à personne. En fait ce n’est pas exactement ainsi qu’il le formula. Il avait expliqué que c’était plutôt cette cloche qui désirait rester avec lui. Hoel, perplexe, ne porta guère attention à cette étrange formulation.

 

Ce n’est que quelques jours plus tard qu’Hoel remarqua les agissements inhabituels de son frère. C’est maintenait Einold qui insistait pour retourner rôder au bazar. Encore mieux, il suggéra même d’aller lancer des pierres aux fenêtres du pensionnat. Cette témérité était inhabituelle mais Hoel se dit que son frère prenait peut-être simplement gout au risque.

 

Puis vint le premier incident. Après les heures de classes, sur le chemin du retour, dans une étroite ruelle, les deux frères se retrouvèrent face au groupe qui leur causait habituellement des ennuis. Ces enfants un peu plus âgés, certainement fils de sénateurs, tellement leur habits étaient raffinés, aimaient bien les provoquer ou bien essayer de leur dérober leurs nouvelles acquisitions. Le chef de la bande se mit à pousser Hoel afin d’initier une bagarre. Un autre, se mis à fouiller Einold dans le but de lui dérober le peu qu’il avait sur lui. Le tintement de la cloche attira l’attention, mais c’est surtout l’insistance d’Einold à la protéger qui  poussa le jeune à lui dérober. Hoel n’avait jamais vu son jeune frère aussi furieux. Dans un geste rapide que personne ne vit venir, Einold s’empara de l’un des doigts de son ravisseur et le brisa sans hésiter. Hurlant, l’enfant libéra la cloche, mais Einold repris son manège, pulvérisant une à une, les frêles articulations des autres doigts. Le son des os qui craquaient donna des frissons au grand frère qui n’arrivaient pas à croire ce qu’il voyait. Einold reprit ensuite sa cloche et la rangea à nouveau dans sa veste. Hoel, paniqué, agrippa son frère par le bras et ils disparurent dans une autre allée.

 

Même si le lien entre le comportement d’Einold et cette vieille cloche pouvait sembler évident, Hoel, lui, ne compris que trop tard l’influence que l’objet avait sur son frère. Le soir, Einold insistait pour sortir et aller flâner tout près du pilier de fer blanc alimenté par les flammes sur la grande place. La nuit, lorsqu’il cessait enfin de scruter la grande flamme par la fenêtre de sa chambre, il ne pouvait trouver sommeil, se plaignant d’avoir terriblement froid. Puis, l’enfant se mis à chuchoter pendant les repas, sans que personne à table ne sache à qui il s’adresse. La nourrisse le surpris même un jour en train d’examiner un chat errant se faire dévorer par des corneilles, fasciné par chaque coup de bec qui découpait la chaire. Le tout s’aggrava lorsqu’Einold commença à sommer les autres de relever des défis.  Les autres enfants du quartier, amusés par ce nouveau Einold, acceptaient d’accomplir les prouesses qu’il leur demandait d’exécuter. Plus innocents au début, les tests consistaient à sauter d’un rempart à l’autre, puis de traverser la grande rivière en s’accrochant sous le pont. Einold bien sur, réussissait toujours à accomplir les défis exigés, mais certains se retrouvèrent gravement blessés. Difficile de ne pas remarquer également toutes les questions que l’enfant posait au maitre durant les classes. Des questions toujours liées à la grande flamme surplombant la cité. Le maitre ne sut quoi répondre lorsqu’Einold demanda pourquoi seuls les plus riches pouvaient vivre à proximité de la flamme. Pourquoi, lui, ne pourrait-il pas profiter de sa protection? Le feu sacré n’était-il pas là pour nous protéger tous?

 

Hoel n’aurait donc pas dû s’étonner le soir, où sorti après le couvre feu, son jeune frère les emmena, lui et quelques amis, sur la place centrale, tout près de la colonne alimentée par la flamme protectrice. Einold présenta son nouveau défi comme une idée amusante, mais Hoel sentait que son frère avait une idée derrière la tête. Le jeu consistait à s’approcher le plus possible de la colonne métallique et d’en tolérer sa chaleur. Les jeunes, craintifs, dépassaient le cercle au sol qui délimitait la zone sécuritaire. Bien vite, certains reculèrent, incommodés par les flammes, même si Einold leur ordonnait de continuer. Le grand frère eu à cet instant, la conviction que quelque chose influençait son frère, guidait ses gestes et ses pensées. Après tout, Einold n’avait jamais abandonnée cette stupide cloche bosselée. Attendant un moment de distraction, Hoel tenta de glisser sa main sous la veste de son frère. Ses doigts effleurèrent l’objet qui étrangement était brulant. La clochette dégageait une telle chaleur qu’il était impossible pour le garçon de s’en emparer. Pourtant, Einold n’en était aucunement incommodé. D’ailleurs il s’approchait dangereusement de la colonne. Hoel le supplia de rebrousser chemin, certain qu’il allait succomber sous la chaleur. Les autres avaient déjà tous  abandonnés le défi, terrifiés de voir maintenant le gamin s’appuyer à la colonne de fer blanc. Les flammèches qui s’enroulaient à la colonne auraient normalement dû déchiqueter l’enfant, mais au contraire, elles s’enroulaient autour de lui dans une fusion hypnotique. Rapidement, la chaleur émanant du pôle se mit à amoindrir, puis les bâtiments illuminés aux alentours disparurent dans la noirceur. Bientôt les habitants sortirent de leurs maisons, la rumeur de leur inquiétude sillonnant les rues.

 

Progressivement une partie de la cité se retrouva plongée dans l’obscurité, privée de toute défense. Une fois le pilier complètement froid, Hoel vit la précieuse cloche de son frère tomber au sol, craquelée. La panique s’installait déjà quand s’ajouta, en plus, la percussion des grandes cloches. Une menace approchait et plus rien ne saurait la repousser. Des hurlements envahirent le parvis et une cohue violente s’empara de la foule. À travers les passants qui le bousculaient, Hoel chercha son frère, mais Einold avait disparu.

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