Très peu de documents purent appuyer les propos que j'obtins auprès du vieil homme. Néanmoins, sa franchise et le sombre éclat de son regard me convainquirent de conserver par écrit ses dires. Ce soir là, dans un établissement peu fréquentable de Graingate, j'entendis enfin, depuis trop longtemps, quelque fait d'intérêt.

Vous me demandez ce qui m’a fait ça ?

Ha ha ha ha! Petites jeunesses...

Comme si vous étiez prêt à entendre l’histoire...

Il y a des choses que vous êtes mieux de pas savoir, et encore tout un tas d’autres que vous ne pourriez pas comprendre même si les Vents Célestes venaient vous les souffler directement dans les narines !

Ha ha ha !

Je vais vous dire. Ce qui m’a fait ça...

Ce qui m’a fait ça, hé bien, vaut mieux ne pas en parler. Voilà.

Parce que c’est encore là quelque part.

Parce que ça attend peut-être seulement qu’on s’intéresse un peu à lui pour reve- nir. Et qu’est-ce que j’en sais, moi ? Peut-être qu’il a de ses serviteurs ici, parmi nous, dans cette taverne pourrie de Nova Civitas.

Non, j’vous dirai pas son nom. Pas question. Jamais !

...

Ah, mais vous voudriez quand même entendre l’histoire, hein ? Z’êtes curieux, hein? Ha, c’est bien la jeunesse : ça vous perdra, cette curiosité-là, c’est moi qui vous le dis !

...

Bon, eh bien, puisque vous y tenez tant... Puisque vous y tenez tant, d’accord. Je vais vous raconter mon histoire.

Je vais vous raconter comment j’ai perdu mon visage.

 

***

Vous connaissez Kaddath ? ... Non ? Hé ben, ça ne m’étonne pas. C’est une vieille ville, très vieille, perdue là-haut dans le nord du Royaume de Sémaphoria. Il n’y a rien à voir à Kaddath, et encore moins d’argent à se faire, à moins d’être un criminel ou un mercenaire. La ville est pourrie jusqu’à l’os, et depuis longtemps. Si vous voulez mon avis, ce sont les Ténébres qui sont bien trop proches des remparts. Ça descend dans le cœur des hommes et des femmes comme un venin, ça les pourrit du dedans sans même qu’ils s’en aperçoivent. Même leurs enfants sont des petites ordures.

Mais bon, tout ça serait encore tolérable. Kaddath serait même pas si mal... si ce n’était pas de ces choses qui débarquent constamment des Terres-Sans-Lumière pour foutre leur bordel.

Par « foutre le bordel », je veux surtout dire tout détruire et tout dévorer. C’est comme ça qu’elles fonctionnent, ces saletés. Elles arrivent des Ténèbres, mangent tout ce qui bouge, rasent le reste, puis repartent aussi soudainement qu’elles sont venues. Je les ai vu vomir et déféquer partout pour saler la terre, rejeter la chair, le gras et les os qu’elles venaient d’ingérer sans prendre le temps de les digérer. Je ne crois pas qu’elles aient vraiment besoin de manger, et je peux vous dire par expé- rience qu’elles ne dorment jamais. Elles sont cruelles par plaisir et sauvages par nature. De vraies monstruosités.

Où j’en étais, moi... ?

Ah oui : Kaddath. J’étais encore beau à cette époque, ça oui. Ça doit bien faire quarante ans maintenant. Dans ce temps-là, j’étais mercenaire avec une troupe que je suivais depuis plusieurs années. Dans la bande, il y avait moi et trois autres mercenaires : Nyblig, Audiard et Vudrul. Il y avait aussi notre chef, un vieux bandit balafré avec une bonne tête sur les épaules ; Skuburn, qu’il s’appelait. Il avait les cheveux gras et blancs noués en catogan et des yeux très petits et très noirs qui lui donnaient l’air plus malin que les autres. Je pense que c’est surtout pour ça qu’il était le chef.

Toujours est-il qu’il nous avait souvent vanté Kaddath en nous disant qu’il y avait un bon magot à s’y faire. À un moment, alors que nous étions à Ad Mortem, il nous a dit : « Faut y aller, les gars : ici, il n’y a plus de contrats payants ». Nous, on a accepté sans trop poser de questions. Il nous avait toujours fait faire de l’argent par le passé. Je peux vous jurer que si on avait su alors ce qui nous attendait, on lui aurait sabré le gosier sans hésiter, juste pour avoir proposé de nous attirer dans ce merdier.

 

***

Une fois arrivé à Kaddath, on a vite compris que la ville attendait du grabuge. Par- tout sur les vieux remparts noirs de la cité, il y avait des archers aux couleurs du Royaume de Sémaphoria. On les voyait de très loin, et Audiard a dit : « Ça, c’est des mecs de l’armée Royale ». Personne n’a répondu, parce qu’on le savait tous très bien.

Un grand campement à palissade de bois avait été installé à l’est de la ville, de quoi abriter plusieurs régiments entiers. Les portes de Kaddath étaient ouvertes, mais il y avait beaucoup de gardes un peu partout. On faisait de notre mieux pour éviter les Zélotes de l’Inquisition de Sémaphoria qui arrêtaient les passants pour les questionner. On a pas tardé a apprendre par les crieurs publics qu’en après-midi, « douze immondes traîtres marqués par les Abysses allaient être jugés par la Très Sainte Inquisition » sur la Grande Place de Kaddath. Pour ceux d’ici qui connaissent mal les coutumes de Sémaphoria : par « jugés par l’Inquisition », il faut entendre « publiquement humiliés, torturés et brûlés vifs sans autre forme de procès ».

De notre côté, on était plutôt content de voir Kaddath sur le pied de guerre. « J’vous avais dit qu’il y a avait de l’argent à faire ici », nous a fait Skuburn, puis il est parti comme une flèche voir le chef de la milice pour nous négocier quelque chose. Il est revenu deux heures plus tard, un grand sourire niais fendu dans sa barbe sale. Il avait décroché un contrat de tous les diables. On devait aider à tenir le front dans une bataille rangée, bien assis au milieu de troupes d’élite de Sémaphoria. Et la paye ? De quoi nous asseoir pour deux ou trois mois, qu’il disait... On n’avait plus qu’à relaxer en attendant qu’on nous appelle.

Dommage que j’aie jamais pu retrouver celui qui devait nous payer ; en tant que seul survivant de notre bande, ça m’aurait quand même fait un bon magot.

 

***

On a attendu comme ça quatre ou cinq jours, peut-être plus, je me souviens mal. On était saoul à peu près tout le temps. Je me rappelle du bordel de la rue Toog, et de pas grand-chose d’autre. Je peux vous dire qu’en rétrospective, la seule bonne chose qui me soit arrivé à Kaddath avait les cheveux couleur d’or et s’appelait Mi- laerneth.

Un matin, un messager de la milice est venu nous tirer du lit pour nous appeler aux armes. On avait tous une gueule de bois d’enfer, et pas du tout envie de se battre. « Faut y aller, les gars », que Skuburn nous a dit. On a passé nos armures en chan- celant et en s’insultant, parce qu’on était tous de très mauvaise humeur. Ça nous a pris un temps considérable. Quand on est finalement sorti, le soleil tapait si fort sur mon casque, j’avais l’impression qu’on me passait la tête au four à pain. Je me sou- viens que Niblig a vomi dans un tonneau. Je voyais trouble et j’étais encore saoul du vin d’Ulthar de la nuit d’avant. On a titubé comme cela jusqu’au point de ras- semblement de l’armée, situé dans la lande face aux portes nord de la cité.

C’est quand on est arrivé sur le dessus de la colline qu’on a compris que l’affaire était peut-être beaucoup plus sérieuse qu’on ne le pensait.

Environ dix mille soldats Sémaphoriens, tous en armes et prêts à la bataille. Au moins deux mille archers, et sur le flanc droit, une force de mille cavaliers merce- naires venus de Trévéavoltaris, les meilleurs de tout Pangée. Ils coûtent une fortune à engager.

Il y avait aussi deux régiments de Zélotes de l’Inquisition de la Couronne, drapés des couleurs rouge et noir de l’ordre. Un Inquisiteur était en train de les haranguer, et les troupes hurlaient à plein poumons : « Vive la Couronne Solaire! Pour le Porteur de la Flamme Sacrée ! Mort au Blasphémateurs de la Flamme! » et autres imbécili- tés du genre que beuglent sans cesse ces écervelés.

Je me souviens aussi des tours de siège, je crois qu’il y en avait une dizaine en tout. Dans les tours, ils avaient placé des pyrosophes pour leur donner une bonne vue sur le champ de bataille. Bref, ils étaient sacrément organisés, et ça nous a un peu foutu les jetons. « Contre quoi on se bat exactement ? », a fait Vudrul, mais personne n’a répondu parce que personne ne savait.

On a rejoint notre position (en plein centre, juste à gauche des troupes de l’Inquisition), puis on a demandé aux soldats sémaphoriens ce qui nous attendait, puisque tout le monde se foutait apparemment de nous informer.

Ce n’est qu’à ce moment qu’on a appris qu’une armée de Choses-des-Ténèbres (ils les appelaient « Ceux-des-Abysses », comme la plupart des Sémaphoriens) rava- geait en ce moment les terres au nord de Kaddath et descendait sur la ville... Curieux, tout de même, qu’en plusieurs jours de bordel, on n’en ait jamais entendu parler, mais il faut dire qu’on était trop occupé pour poser des questions.

On a attendu pendant plusieurs heures au soleil plombant sans que rien ne se passe. La chaleur était à peine supportable. C’est alors qu’un pyrosophe sur une tour a hurlé : « Éclaireur en vue ! », et tout le monde a regardé dans la direction qu’il pointait.

On a tous pu voir le cavalier qui s’en venait droit vers nous à bride abattue, regardant sans cesse derrière lui. On aurait dit qu’il était poursuivi.

Parvenu à trois ou quatre cent mètres des lignes, il a hurlé quelque chose, mais personne n’a compris ce qu’il disait ; car c’est à moment précis que ces choses sont apparues.

 

***

 

Tout s’est produit en quelques secondes.

La nuit est tombée comme un voile de poix. Des milliers d’yeux rouges fous de cruauté sont apparus à quelques pas de nous dans les ténèbres, puis des gueules démesurées se sont matérialisées sous les yeux ; des gueules noires comme l’enfer, pourvues de petites dents pourries et pointues. Et autour de ces gueules, des corps immondes ont commencé à se profiler, des corps déformés par toutes sortes d’appendices absurdes et meurtriers.

Ceux-des-Abysses.

Nous étions encore tétanisés de terreur lorsqu’ils ont fondu sur nous comme une lame de fond abominable. Je me souviens surtout du son. Le son de cette vague immonde lorsqu’elle frappa nos rangs. Je l’entends encore, je l’entendrai sans doute encore sur mon lit de mort, mais j’aurais de la difficulté à le décrire avec des mots. Quelque chose comme le son d’une gorge qu’on tranche violemment d’un seul coup de silex, mais mille fois plus fort. Le sang a giclé de partout autour de moi, et une tête coupée est venue frapper mon bouclier que je venais de lever instincti- vement. C’était celle de Vudrul.

La suite immédiate est confuse. J’ai tiré mon épée et je me suis battu de mon mieux contre ce qui venait vers moi, peu importe la forme que cela avait. Je ne me souviens pas de ces choses dans le détail.

Ce dont je me souviens, c’est surtout de Skuburn, avalé presque tout rond sous mes yeux alors que je tentais de lui porter secours. Il a crié : « Aide moi G.... ! » en me regardant droit dans les yeux, et la chose lui a arraché la moitié droite du buste avant qu’il n’achève mon nom. Il a craché du sang, et il est mort.

Je me souviens aussi de Niblig, qui m’a protégé de son bouclier avant d’être pris de flanc par une abomination pourvue de défenses semblables à celles d’un sanglier : elle lui a déchiré le flanc comme une vieille outre à vin et l’a laissé pour mort avant d’aller s’en prendre à un autre soldat un peu plus loin.

À un moment, je me souviens qu’il y a eu une série de bruits d’explosion. J’ai vu des flammes jaillir ici et là dans le ciel obscurci, mais ça n’a pas duré. Des créatures ai- lées s’en sont prises aux pyrosophes des tours de siège presque sur le champ. Ceux-des-Abysses détestent tout ce qui porte la flamme.

Quant à Audiard, je l’ai perdu de vue au le début de la bataille et je ne l’ai jamais revu depuis.

 

***

 

J’étais tout à fait convaincu de laisser ma peau dans ce merdier, comme à peu près tout le monde sur ce champ de bataille, et je ne me battais plus qu’avec l’énergie du désespoir. C’est alors qu’on a entendu un chant profond se lever au loin. Une prière ou une oraison, quelque chose du genre. Je n’ai pas reconnu le chant, mais je pense bien que c’étaient des prêtres d’Horzain : on en avait vu une centaine bé- nir l’armée avant la bataille.

J’ai senti une énergie nouvelle grandir en moi, quelque chose d’anormal que je n’avais jamais senti auparavant. C’était plus que du courage... C’était comme si... comme si j’étais porté par un vent très puissant soufflant de l’intérieur. Je ne sau- rais pas le décrire autrement. Ma lame s’est mise à briller d’un éclat rouge mordo- ré. Les monstres autour de moi ont eu un mouvement de recul, et j’ai vu que mes compagnons survivants étaient dans la même situation. On était tous prêts à charger.

Il y a eu une grande déflagration, comme un gigantesque coup de tonnerre, et une immense colonne de lumière a foudroyé le champ de bataille. Elle semblait monter à l’infini, comme un pilier de la voûte céleste. C’était incroyable.

Puis la colonne de lumière s’est éteinte brusquement. À sa place, il y avait un im- mense guerrier en armure d’or. Il avait forme humaine, mais sa stature de 10 pieds et son équipement n’avaient rien à voir avec ceux d’un homme. Il s’est redressé, et une lumière aveuglante s’est mise à irradier de son armure. À la vue de cette lu- mière, les Choses-des-Ténèbres se mirent à fuir toutes en même temps.

C’est alors que le Guerrier d’Or a levé sa hache et a frappé dans le tas une première fois, tuant cinq ou six de ces choses d’un seul coup. Je me souviens avoir hurlé de joie avec tous les survivants. Le Guerrier d’Or se mit à faucher les rangs des monstres en fuite comme du blé mûr sans prononcer un mot ni émettre le moindre son.

Un régiment se reformait derrière le Guerrier d’Or et je me suis joint au groupe. Quelque chose en moi me disait : « Tu dois le suivre, tu dois tenir la ligne », et cela sonnait comme un ordre que je ne pouvais pas ignorer.

On a poursuivi les Choses-des-Ténèbres en fuite pendant quelques minutes, le Guerrier d’Or menant la charge. Et c’est là que le sol s’est mis à trembler. Pas un petit tremblement, non. Une secousse sourde et profonde comme les racines de la terre. Ça a duré deux ou trois secondes, puis ça s’est arrêté.

Le Guerrier d’Or a stoppé immédiatement. Nos rangs se sont arrêtés avec lui, comme si on suivait tous ses ordres sans les entendre et sans le vouloir. Il a levé sa hache au-dessus de sa tête, comme prêt à frapper. Tout le monde retenait sonsouffle, et il me semble même avoir senti le poids de cette hache sur mes muscles, comme si je la portais moi-même.

 

Puis, j’ai senti le besoin de hurler, alors j’ai hurlé. Et en même temps, tous les autres ont hurlé avec moi. C’est à ce moment que le Guerrier d’Or a abattu sa hache sur la terre, fendant le sol comme une bûche dans une secousse si violente qu’elle nous jeta tous au sol.

Une crevasse de 200 mètres de long sur dix de large environ s’était ouverte à l’endroit de l’impact. Le Guerrier d’Or s’est avancé près de la crevasse, et a pronon- cé alors ses seuls mots de toute la bataille. Je m’en souviens comme si je les avais moi-même prononcé. Même si je ne suis pas certain de bien les comprendre. En- core plus étrange, je ne peux que les répéter mot à mot sans rien changer, je ne sais pas pourquoi.

C’est surtout la voix qui m’a marquée : forte et cristalline, calme et furieuse, comme les rapides tourmentés d’une rivière de montagne. Elle semblait tonner dans la vallée toute entière et murmurer en même temps.

« MAUDIT SOIS-TU PAR TOUTES LES SPHERES CELESTES, Ô SERORATH, ET MAUDITES SOIENT LES ABYSSES DE TENEBRES DONT TU ES ISSU! J’ORDONNE A PANGEE DE TE VOMIR AUSSITOT, CAR TU DOIS FAIRE FACE A MON JUGEMENT. »

Il y a eu un grand silence. Puis la terre s’est remise à trembler, mais différemment, comme de l’intérieur, comme la première fois.

Je peux vous dire que ce qui a jailli du gouffre n’était en rien disposé à subir le ju- gement de qui que ce soit. Pas même du Guerrier d’Or. De rien du tout. C’était comme un nuage de poix à demi-matériel duquel sortait à intervalles irrégulier des bouches humaines sans visage avec une langue noire, luisante et visqueuse se tordant avec la vivacité d’une vipère.

J’ai vu plusieurs de ces bouches se fixer sur le visage de soldats figés par la peur.

Des cris de douleur ont commencé à s’élever de nos rangs. Lentement d’abord, ici et là, puis de partout à la fois. Des cris à déchirer l’âme, qui ne peuvent être produits que par des hommes brisés de désespoir.

J’ai bien tenté de frapper. De toutes mes forces, de la lame bénie qui jusqu’à présent m’avait si bien servie. Rien n’y fit. Cette... chose, si toutefois c’était bien une seule chose, était parfaitement invulnérable à mes coups. J’ai senti une brûlure atroce à la cheville, et une de ces langues noires m’a soulevé brusquement à vingt mètres du sol.

Suspendu entre ciel et terre, fou de douleur et complètement terrorisé, j’ai vu une bouche se profiler dans le nuage de poix, puis s’avancer vers moi très tranquille- ment. J’ai constaté qu’elle souriait, et cela m’a surpris dans mon délire. Je sentais mon jarret cuire et je me disais : « Elle sourit parce que ma jambe va bientôt se dé- tacher et cela lui fait plaisir». La bouche s’est arrêtée à quelques pouces de mon visage, toujours souriante. Elle s’est ouverte brusquement, comme une trappe ; et c’est là que j’ai vu ce qu’il y avait en elle.

J’ai vu l’étendue d’une terre désolée, sans relief ni végétation, au sol semblable à la surface des mauvaises pierres dont furent bâtis jadis les murs immémoriaux de la maudite Kaddath.

J’ai vu une pleine lune froide ne jetant aucune lumière, comme l’œil blanc livide d’un vieillard aveugle ; et sous cette lune démoniaque, des choses sans nom se convul- sant en silence dans une danse insensée.

La bouche s’est refermée sur mon visage, coinçant entre ses dents mon front et mon menton. J’ai essayé de me secouer, mais elle me retenait solidement. Bien trop solidement.

C’est alors qu’une blessure s’est ouverte dans la lune mauvaise que je voyais tou- jours suspendue au-dessus des terres désolées. De cette blessure sanglante a jailli une langue noire et luisante. Et la langue s’étirait, et s’étirait : elle s’étirait inexorablement, comme un ver interminable qui s’extirperait d’une blessure purulente. J’ai compris avec horreur que cette chose venait tout droit vers mon visage.

Avec quelle désespoir ais-je hurlé ; avec quelle vigueur ais-je alors tenté de me dégager en me tordant en tous sens comme un possédé ; avec quelle horreur ais-je senti ma jambe rongée par l’acide se détacher de mon corps...

Lorsque la langue a enfin atteint mon visage, elle s’y est plaquée de toute sa lar- geur. J’ai senti que ma face se mettait à fondre comme une motte de beurre, mais avec une douleur invraisemblable qu’il serait futile de chercher à décrire. En quelques secondes, l’acide avait déjà dévoré mon nez, mon menton et mes joues.

J’aimerais vous dire ici que j’ai perdu connaissance. Mais je n’ai perdu connaissance que bien plus tard. Je me souviens du goût de mes lèvres se liquéfiant dans ma bouche, et de la sensation de mes yeux cuisant dans leurs orbites. Cette chose a d’abord fait en sorte que je sente mon visage se désintégrer sans perdre une se- conde de l’expérience. Puis, elle m’a lâché. J’ai heurté le sol, et c’est tout ce dont je me souviens.

 

***

 

Je n’ai repris conscience que bien plus tard, dans l’hôpital de fortune installé par l’armée de Sémaphoria à l’intérieur de son camp fortifié, à l’est de Kaddath. On m’a dit que, comme tous ceux encore en vie à ce moment de la bataille, j’avais été grièvement blessé sans pour autant être tué. Tout le monde avait été atrocement muti- lé et défiguré, et la plupart avaient aussi perdu la raison. Quant à moi, j’avais passé deux mois à délirer entre la vie et la mort, parlant apparemment de démons, de Ténèbres, de failles dans le monde et autres absurdités. Je n’ai pas souvenir de ce délire, et je sais que c’est tant mieux. Quand à la bataille, on pouvait considérer qu’elle avait été gagnée, puisque Kaddath était encore debout. Personne n’a revu le Guerrier d’Or depuis.

Eh bien, voilà.

...

Le reste de ma vie ?

Oh... Cette histoire là, y’a rien à en dire. Vous en connaissez, vous, des armées qui engagent des mercenaires centenaires, unijambistes et aveugles? Ha ha ha ha ! Le reste de ma vie, les jeunesses, je l’ai passé comme je le passe en ce moment, dans des tavernes comme celle-ci, à boire et à mendier mon prochain repas.

D’ailleurs, maintenant qu’on est sur le sujet...

...

Z’auriez pas un peu d’or pour un vieil ivrogne sans visage ?

© 2018 by Ad Mortem. Proudly created with Wix.com